Baguenaude

Le tramway hippomobile de Deauville
2,3 Km.

Marc André Dubout

Archives communales de Corbeil

Considérée comme le plus grand réservoir des forces naturelles, dès le XVIIIème Siècle, l'eau de mer devient une source médicamenteuse proposée comme remède à nombre de maux pour des raisons médicales mais aussi religieuses. Tout comme le chemin de fer, au début du XIXème Siècle, cette activité déferle sur les côtes françaises à la fin du Siècle.
Cette vogue des bains à vocation thérapeutique est favorisée par la création de nombreux trains dits de « Bain de mer » mis en circulation pour les estivants.

L'activité balnéaire qui se propage en Europe et en Amérique du Nord dans le dernier quart du 19ème siècle, incite les promoteurs à créer de nouvelles stations balnéaires sur les côtes françaises en général et particulièrement en Normandie plus proche de la capitale. Deauville est l’une de ces stations balnéaires. Deauville devient la station de villégiature idéale pour profiter de la plage, du cinéma, des boutiques luxueuses, des cafés chics ou encore des hôtels raffinés, prisée des parisiens, reliés par le chemin de fer depuis 1863 par la Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest.

À seulement deux heures de Paris, la ville s'assimile - dit-on - au 21ème arrondissement de Paris, préférerions-nous dire le 22ème arrondissement, le 21ème étant celui considéré comme la Seine par la Préfecture de police.
Dès 1859, Deauville et sa voisine et concurrente Trouville connaissent alors un développement considérable, chacune d'elles se développant de part et d'autre de la Touques sur des terrains qui n'étaient en fait que des marécages.
Parallèlement à ce développement sans précédent l'aspect commercial émerge avec l'aménagement d'un avant-port aux abords de l'estuaire de la Touques et deux bassins dont un à flot desservi par des voies ferrées et un autre de retenue en amont.
Ainsi Deauville-Trouville deviennent des stations, à la fois port de mer et station de bain.
Un hippodrome de 65 hectares, une Société des courses de Deauville, avec pour président le duc de Morny et une filière d'élevage de chevaux de course complètent le panorama d'élégance et de richesse de la ville qui inaugure son casino en 1912.


Plan général de Deauville, édité par le Syndicat d’initiatives en 1929 (coll. BNF)


La gare de Deauville-Trouville de 1865 construite en réponse à la demande du Duc de Morny1. Dès 1863 le chemin de fer atteint Deauville, qui devient une station balnéaire dont l'importance grandit, en cette fin de siècle, avec l'engouement pour les " Bains de mer ".


Puis en 1931, inaugurée par Raoul Dautry alors directeur général de l’Administration des chemins de fer de l’État (architecte Jean Philippot).

Paul Decauville qui possédait une propriété à Deauville avait dès 1885 établit (sans concession officielle) une courte ligne reliant l'embarcadère du bac de la Touques à Deauville à la ville voisine de Bénerville. Cette courte ligne, de seulement 2 300 m, était posée en accotement de la route littorale (La Terrasse) bordée de somptueuses villas et desservait, les plages de Deauville, Tourgéville2 et Bénerville.


La ligne en voie de 60, est à traction hippomobile et un évitement permet le croisement de deux trains.
Sur le cliché on distingue (à la loupe dans le cercle rouge), au fond le tramway venant de Deauville alors que celui venant de Bénerville attend sur la voie directe.
Les Villas Victoria Lodge et Élisabeth.

Archives Paul Decauville, archives départementale de l'Essonne
Dans les archives personnelles de Paul Decauville, on retrouve à la même époque cette petite voiture à deux essieux, tiré par un cheval, photographiée devant la résidence de l'industriel (Villa Victoria Lodge3), résidence que l'on voit sur la carte postale précédente et sur d'autres encore.

Musée Villa Montebello (Trouville-Sur-Mer) - Propriété de la commune
La villa Victoria Lodge à gauche de M. M. Olliffe4, construites en 1864 par l’architecte Breney dans le style Second Empire,
Noter la voie en bas du cliché à gauche. C'est la voie déviée de l'évitement.

Musée Villa Montebello (Trouville-Sur-Mer) - Propriété de la commune
La villa Victoria Lodge à droite.

Catalogue Decauville
On voit sur cette planche d'Émile Bourdelin le tramway hippomobile, en essai, à l'intérieur de l'usine.
L'Indépendant de Corbeil
de mai 1887 relate que Paul Decauville a commencé à poser sa voie à l'intérieur de ses ateliers, information corroborée par l'Abeille de Corbeil & d'Étampes du 28 novembre 1887. Les voitures déjà prêtes à circuler en 1885 avaient été transférées à Deauville où l'industriel possédait une villa.
Elles étaient exploitées sur une ligne de 2300 m. Deauville—Tourgéville—Bénerville à traction hippomobile.

Les voitures en question étaient celles du catalogue de février 1890, 74ème édition, page 45. Cette voiture de type H est une voiture de troisième classe découverte de 16 places, construite pour la traction par cheval, avec freins aux deux extrémités. Elle est du même modèle que celles des tramways de Versailles et d'Anvers. Elles ont été utilisées avec les wagons du type 66 au service des officiers dans la guerre de Tunisie sur la ligne de Sousse à Kairouan. Le prix était de 1825 Frs, en voie de 60.

 
Le type de voitures transférées à Deauville, à l'exception du bandeau sur lequel était écrit " Cor bello pace que fidum ". Un cœur fidèle à la guerre et à la paix.
Des voitures hippomobiles de type baladeuse circulent plusieurs fois par jour sur cette courte ligne.
D'abord destiné au transport des touristes, il semble que ce tramway ne rencontre pas le succès escompté auprès de ces derniers et qu'il soit surtout été utilisé par les nombreux employés de maison, membres du personnel hôtelier de la station. Le faible trafic est à l'origine de sa fermeture qui intervient en 1905.


 

La ligne au fil des cartes postales


Sur ce plan, en 1 on a la voie normale de la desserte ferroviaire du bassin à flot et en 2 la voie de 60, départ du tramway Decauville qui dessert la Terrasse.
La ligne prend naissance à l'embarcadère du bac qui permet de traverser l'estuaire de la Touques. Elle emprunte la rue de l'Éluse (Jean Mermoz) puis tourne à droite dans la rue des Thermes (rue Mirabeau), puis à gauche pour s'engager dans la rue de la Terrasse de Deauville. Elle suit en accotement la plage des Bains, puis continue tout le long de La " Terrasse de Deauville " qu'elle ne quitte plus jusqu'à son terminus à Bénerville.
Le point de départ de cette ligne amenait les riverains au marché, et surtout, au Casino de Trouville5 en prenant le Bac !
D’où son départ à l’emplacement actuel de l’escalier du bac près de l’écluse.
Poser la voie en accotement n'a pas été un problème pour Decauville. Il avait déjà demandé à la Ville de Corbeil d'installer une voie portative de la gare à son usine dès 1887 afin de transporter ses visiteurs de l'Exposition universelle de 1889. Voir Le tramway électrique Decauville de 1890.
En effet, il connaissait bien les démarches administratives à effectuer et le 26 février 1887, le Conseil municipal de Corbeil autorisait le maire à traiter avec Paul Decauville pour un service d'essai de deux ans. La traction du "tramway électrique" devait être assurée par des chevaux.
Aussi peut-on lire dans Decauville ce nom qui fit le tour du monde - Roger Bailly -1989

La ligne à voie de 60, réalisée en 1885, s'étendait entre les deux villes sur une longueur de 2300 m. depuis le port de Deauville jusqu'à Trouville.
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Le pont de la gare sur la Touques. La Touques est un fleuve de 108 kilomètres qui traverse l'ensemble du Pays d'Auge du Sud au Nord. Elle prend sa source dans l'Orne ente Argentan et l'Aigle. Entre 1846 et 1849, son cours terminal a été canalisé dans le cadre de projets visant à améliorer le trafic maritime en pleine expansion,


Vue général du port avec au premier plan le bassin à flot et le bassin de retenue.

Sur la Terrasse de Deauville.


La ligne longeait la Terrasse de Deauville sur le côté opposé aux villas.


La ligne passe devant l'hôtel de la Terrasse.

Cercle philatélique lexovien
Les premières villas de style normand.


La deuxième villa est celle de Paul Decauville.

. Cercle philatélique lexovien
" Cette vue me rappelle la promenade que j’ai faite avec ton grand-père en 1899. Nous avons voyagé dans ce petit tramway, Je suis heureuse de te l’offrir… » (1902) ".

(Collection Villa Montebello Trouville, collection Hubert Moisy)
Le tramway hippomobile sur la Terrasse, se dirigeant vers Bénerville. Sur cette photo les passagers ont une tenue fort élégante, alors qu'il a été écrit que le tramway transportait les nombreux employés de maison.

(Collection Villa Montebello Trouville, collection Hubert Moisy)
Et cette autre grande et superbe photo authentique datée de 1895 nous montre un gros plan où le tramway transporte de chaque côté arrimées quatre grandes portes-fenêtres : les villas sont encore en pleine construction !
La traction est confiée à un âne encore tout jeune. Le tramway aurait aussi servi pour le trafic marchandise.

Il est certain qu'à chaque extrémité de la ligne les installations devaient être des plus rudimentaires. Nul besoin de voie d'évitement pour la remise en tête, il suffisait de faire tourner le cheval autour de la voiture et repartir en sens inverse. Par ailleurs comme la ligne n'avait aucune déclivité le seul frein à manivelle devait suffire, il était présent à chaque extrémité de la baladeuse.
Quant à l'exploitation un ou deux tramways étaient en ligne, le croisement s'opérait au milieu de la ligne avec une courte voie d'évitement comme le montre une carte postale.
On ne sait pas s'il y avait des horaires. Les circulation devaient être saisonnières (les mois d'été). On ne sait pas non plus comment était organisée cette petite ligne, rien sur le personnel, rien sur son administration. Pour les chevaux, ce ne devait pas être difficile de s'en procurer dans cette ville qui s'y consacrait de longue tradition.
En tout cas si Paul Decauville s'est engagé dans cette affaire, en excellent homme du marketing, c'est qu'il devait avoir une idée derrière la tête, celle de vendre son chemin de fer au Département du Calvados, ce qui se réalisa à posteriori, puisque le réseau du Calvados est ouvert par étapes à partir de 1891 d'abord par la Société anonyme des Établissements Decauville Aîné, puis, à partir de 1895, par la Société anonyme des Chemins de fer du Calvados (CFC). 

Carte Wikipédia
La Fédération des Amis des Chemins de fer Secondaires y a consacré trois numéros 179, 180, 181 en 1998, extrêmement détaillés qui furent un sujet idéal sur le thème des chemins de fer secondaires.
Mais là, il s'agit d'un réel chemin de fer avec des voies, aiguillages, plaques tournantes, gares dépôt, exploitation de service public, horaires, personnel, etc.


Locomotive Decauville des Chemins de fer du Calvados.

Toujours à Trouville-Deauville, côté Est (vers Trouville) une voie de 60 militaire de 8,85 km desservait pendant la première guerre des villas transformées en hôpitaux de fortunes. D'exploitation militaires les trains étaient tractionnés avec de véritables locomotives de l'armée britanniques.
Cette ligne ne survécut pas à la Guerre.

 


Notes :
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  • 1Le duc de Morny (1811-1865) est la figure paternelle de Deauville, mais aussi un personnage de roman.
    Il fut un financier et homme politique français de la monarchie de Juillet, de la IIème République et du Second Empire, député, ministre de l'Intérieur (1851–1852), président du Corps législatif et président du Conseil général du Puy-de-Dôme (1852–1865).
     
  • 2 En 1912, la ligne Dives―Tourgéville amenait les Anglais au Mont-Canisy en voie métrique.
     
  • 3 La villa Victoria Lodge comme toutes celles de la cote fleurie devait donner l’exemple de la nouvelle élégance aristocratique à la deauvillaise. De briques, et non de pierre calcaire, pour résister à l’air marin, dotées de nombreuses ouvertures pour accueillir des bustes travaillés, ces premières résidences aristocratiques de la ville répondent aux exigences du climat et de confort de leurs résidents.
     
  • 4 Joseph-Francis Olliffe (1808-1869) est un médecin et homme d'affaires franco-britannique d'origine irlandaise.
    Avec Armand Donon, banquier du duc de Morny, ils acquièrent 200 hectares de marais en face à Trouville-sur-Mer en 1859-1860. C'est projet, dit « Projet Deauville » qui concerne la construction d'une ville nouvelle articulée autour de trois pôles qui portent le sceau de Morny :
    - le casino en bord de mer (1912),
    - l’hippodrome au débouché du pays d’Auge
    - des villas luxueuses appartenant à des propriétaires prestigieux.
     
  • 5 Le Casino de Deauville n’existait pas encore, il a été construit en 1912, sept ans après la fermeture de la ligne.
     
  • 6 En fait c'est une erreur, il ne s'agit pas de relier Deauville à Trouville mais Deauville à Bénerville à l'Ouest de la côte fleurie.
     

Sources :

  • Decauville ce nom qui fit le tour du monde - Roger Bailly - Amattéis -1989
  • Les tramways parisiens 2è Édition - Jean Robert - 1959.
  • La Ville de Varaville
  • Mairie de Deauville

Sites :

 

Avant de quitter cette page, il vous faut absolument visiter la page Trouville-Deauville : Le train allemand de 1942/1944 Cercle Philatélique Lexovien.
Ce train à caractère militaire, inconnu hors de la région trouvillaise, avait été construit avec du matériel Decauville par l'Entreprise de Travaux publics Vandewalle. Sa durée de vie a été éphémère (1942-1944), elle se termina les 22 et 23 Août 1944, date de libération de Deauville puis Trouville.
Et bien d'autres choses sur les chemins de fer en Pays d'Auge, illustrés avec de nombreuses cartes postales et documents historiques.

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