Mémoire de la ligne

La ligne Le Tréport—Mers-les-Bains—Eu
6,3 Km.

Marc André Dubout

La ligne Le Tréport—Mers-les-Bains—Eu au gré des archives

Les trois communes ou plus précisément les "Trois villes sœurs" du Tréport, d'Eu (situées dans le Département de la Seine-Inférieure1) et Mers-les-Bains (Somme) constituent une agglomération à la fois industrielle2 et de loisir d'une dizaine de milliers d'habitants qui à la fin du XIXème Siècle justifiait l'implantation d'un tramway urbain pour en relier les principaux centres d'intérêt dont les deux gares d'Eu et du Tréport-Mers-les-Bains desservies par la Compagnie du Nord3 et la Compagnie de l'Ouest4

 

Le succès des trains de plaisir de cette fin XIXème S. fit de cette vallée de la Bresle un lieu de détente et de villégiature apprécié des citadins en mal de nature.
La ligne, longue de 6,3 Km fut ouverte en 1902 après une enquête menée début des années 1890 qui déboucha sur une enquête d'utilité publique en date du 24 juillet 1899.
Le tramway était à traction électrique (550 volts) et à voie métrique dans les rues ou en accotement des chaussées. Il est exploité par la Compagnie du tramway électrique d'Eu au Tréport.

Les trois lignes5 aboutissant au Terminus Le Tréport/Mers-les-Bains.

  • Au nord la ligne vers Abbeville (Cie du Nord - 1882).
  • Au Sud-Est celle vers Beauvais (Cie du Nord - 1875).
  • Au sud la ligne vers Dieppe (Cie de l'Ouest - 1885).

Le tracé
Au Tréport le terminus était situé à la partie Ouest de l'esplanade de la plage place de la Batterie sur la rive gauche du port. Il passait ensuite place de la Poissonnerie et longeait le quai François 1er sur la rive gauche de l'avant-port et le bassin des Chasses (quai Sadi Carnot). Entre les deux, un embranchement de 752 m vers Mers et desservant la gare du Tréport se dirigeant vers Mers-Les-Bains, fut créé en 1909.
Le tracé suivait ensuite la RN 15 (route d'Eu). Sur le territoire du Tréport, à la limite de la ville d'Eu se trouvait le dépôt, l'usine électrique et les bâtiments administratifs. Il continuait en accotement droite de la RN le long du mur du château du Duc d'Orléans (route du Tréport), se dirigeait ensuite vers la ville d'Eu, place Carnot, l'église Notre-Dame St Laurent, rue de l'Abbaye, chaussée de Picardie, rue de la Trinité, avenue de la gare et enfin place de la gare, son terminus.
La ligne à voie unique comportait 5 évitements.
En 1904 un projet d'extension de 5,5 Km. vers Mesnil Val fut envisagé sans réalisation.
Un autre projet de tramway vicinal entre Eu et Ault5 distante de seulement 7,5 km. ne vit jamais le jour et à ce propos signalons que la Cie du Nord en fut le principal opposant eu égard à la concurrence qu'elle redoutait.

La voie
La voie est à l'écartement de un mètre et le gabarit de 2 m. hors tout. Le rayon des courbes descend à 19 m. et les rampes sont de 53 et 65 mm/m. sur de courtes distances d'une centaine de mètres maxi.
En accotement on trouve du rail Vignoles de 20 Kg au mètre sur une plate-forme légèrement sur élevée (trottoir) et du rail à gorge de 44 Kg sur les chaussées.
On compte cinq évitements sur la ligne Le Tréport—Eu et un sur celle de Mers. Le tronc commun est à double voie, ainsi que la ligne vers Mers, jusqu'à la gare.

L'exploitation
Dès son ouverture, le tramway connut un immense succès sans compter son inauguration en grande pompe en mai 1902.
L'exploitation de l'itinéraire était confiée à la Compagnie du Tramway Électrique d'Eu au Tréport, filiale de la Compagnie Générale de 
Traction6.
La fréquence était d'une circulation toutes les heures de 7h. à 22 h. en été et de 8h. à 20 h. en hiver puis elle passa à la demi-heure.
Pour desservir les 18 arrêts, le temps de parcours était d'un peu plus d'une heure d'un terminus à l'autre. 
Avant la Première Guerre, la ligne voyait circuler 500 000 voyageurs annuellement. Après le conflit mondial, la fréquentation diminua notablement et la reprise ne fut pas suffisante puis chuta à la veille des années Trente. par ailleurs, le matériel et les installations vieillissant, c'est le car qui pris la relève et la ligne comme beaucoup d'autres fut fermée le 1er novembre 1934.
Au début seulement une dizaine d'employés était nécessaire à l'exploitation de la compagnie, ce nombre augmentant avec le temps pour atteindre une quinzaine.
Les employés étaient affectés à des fonctions différentes en rapport avec les besoins de l'exploitation. 

Le matériel roulant 
Il était composé de motrices à deux essieux du type classique de la Compagnie Générale de Construction avec un moteur de 25 CV sur chaque essieu, soit une puissance totale de 50 CV).
Les motrices comportaient des plates-formes ouvertes aux deux extrémités, d'une capacité totale de 44 places en 1ère et 2ème classes (24 places assises dans deux compartiments à banquettes longitudinales + 20 places debout). Certaines motrices subirent quelques transformations au cours de l'exploitation, en particulier la fermeture des plates-formes (opération appelée vestibulage). Elles circulaient seules ou avec une remorque de type ouverte avec marchepieds latéraux, appelée baladeuse, et pouvant accueillir 40 passagers. Ces remorques n'étaient utilisées que durant la période estivale ; pour le confort des passagers, certaines furent équipées de rideaux, voire de cloisons vitrées. Au début de l'exploitation, le réseau disposait d'un parc de quatre motrices, de quatre remorques et d'un wagon pour les messageries. Avec l'accroissement du trafic, ce dernier s'étoffa progressivement jusqu'à la Première Guerre mondiale. Le nombre de motrices fut porté à six en 1903, puis à sept en 1910, celui des remorques passa de quatre à cinq en 1904, puis à six en 1912. Le parc atteignit ainsi son effectif maximum. L'après-guerre, avec la baisse du trafic enregistré par le réseau, vit l'effectif se réduire avec la suppression d'au moins trois remorques et du wagon de messageries.
En 1932, l'autobus fait son apparition et partage l'exploitation avec le tramway qui peu à peu cède sa place. Deux ans plus tard, il restera seul en exploitation. 
Trois autobus assurèrent depuis la liaison en boucle entre les Trois villes sœurs.

La ligne Le Tréport—Mers-les-Bains—Eu au fil des cartes postales

Le Tréport

Le tracé dans Le Tréport et l'embranchement vers Mers-Les-Bains
Vue générale du Casino et de la place de la Batterie sur laquelle on distingue une motrice en stationnement au terminus.
La place de la Batterie terminus du tramway.
En attente du départ.
Rare carte postale montrant une motrice stationnant devant le Casino. Il s'agit ici de l'ancien Casino détruit pendant la guerre et reconstruit sans la même élégance.
La place de la Batterie terminus du tramway.
L'ensemble de ces bâtiments ont disparu sous les bombardements pendant la deuxième guerre mondiale.
La poissonnerie municipale vue en direction du terminus du Tréport.
Place de la poissonnerie.
Le calvaire a disparu.
La poissonnerie municipale vue en direction du terminus d'Eu, direction empruntée par la motrice.
Près du terminus place de la Batterie. On voit nettement la déviation de la double voie pour contourner l'immeuble aujourd'hui détruit.
Sur le quai François 1er. animation du début du XXème S. avec charrettes, ânes, porteuse de seaux.
La motrice et sa remorque (appelée aussi "attelage") se dirigent vers son terminus du Tréport.
Quai François 1er. Vue en direction du terminus du Tréport. La motrice se dirige vers Eu.
L'immeuble qui se distingue au fond a été rasé pendant la dernière guerre. 
À droite la poissonnerie municipale.
Même photo prise de la rue du docteur Pépin avec le croisement de deux motrices quai François 1er.
À droite, la vue actuelle. Les voitures ont remplacé le tramway et surtout il semble curieux qu'aucun service d'autobus n'assure plus les dimanches la liaison Eu—Le Tréport, à l'exception du car SNCF de substitution de la ligne Le Tréport—Abbeville.
Une motrice et sa remorque se dirigeant vers la place de la Batterie.
Le Musoir. À cet endroit la ligne est toujours à double voie.
Motrice se dirigeant vers Eu au niveau de la rampe du Musoir, non loin de l'église St Jacques.
Gros plan sur une motrice se dirigeant vers le terminus de la Batterie.
Animation sur le port. Au fond, l'église St Jacques.

Le pont tournant

Entre l'avant-port et le bassin des Chasses un pont mobile permettait le passage de la voirie et de l'embranchement vers Mers-les-Bains fut ouvert le 10 juillet 1904.
Au fond, une motrice se dirigeant vers le terminus de Mers-les-Bains. Ce pont n'existe plus, on peut en remarquer la culée côté gare.
Le raccordement de la double voie se faisait coté terminus du Tréport. La courbe était de 19 m de rayon.
Le pont tournant et l'installation de continuité de la ligne électrique.
Le pont en position fermée avec l'église St Jacques en arrière plan.
Le pont ouvert pour le passage d'un remorqueur à vapeur.
Noter à gauche sur la photo un wagon grand réseau sur le quai de l'avant-port.
Un accident dû au passage d'un trois mâts eut pour effet d'arracher la ligne aérienne.
Le pont tournant, une fois ouvert, libérait l'accès au bassin.
Le pont tournant et le quartier de la gare.
Gros plan sur l'installation de continuité de la ligne électrique.
Une motrice revenant de Mers vient de franchir le pont tournant. L'équipe wattman, receveur et contrôleur semble poser pour la photo.

L'embranchement vers Mers-les-Bains

La gare du Tréport—Mers-Les-Bains avec la double voie du tramway au premier plan.
Malheureusement la gare aujourd'hui n'a plus la même superbe. Elle a perdu sa marquise et ses décorations de façade.
Mers-les-Bains vue générale depuis Le Tréport dont on distingue les installations ferroviaires.
Inutile de signaler qu'aujourd'hui, il n'y a plus un seul wagon de marchandises.
Avenue de la gare, il y avait un évitement au droit du premier immeuble, là où se trouve la motrice.
Mers-les-Bains avenue de la gare non loin du terminus situé près du Casino.
Le prolongement (400m.) de cette courte antenne vers le centre ville fut ouvert au public le 2 juillet 1909.
Il fallait 20 minutes pour parcourir cet embranchement.
Le casino apportait un lot de voyageurs important au tramway qui aménageait ses horaires pour accueillir les derniers adeptes.
À droite, la vue actuelle.
Le terminus de Mers était dépourvu d'évitement, les remorques n'étant pas utilisées sur cette section.
Au terminus de Mers-Les-Bains pendant la guerre de 14-18.

La ligne continue vers Eu

L'amorce de la double voie.
La ligne quitte le quai Sadi Carnot pour rejoindre la route d'Eu, juste après l'évitement caché sur cette photo par la motrice n°1.

Le dépôt

Les bâtiments et la porte ouvragée du dépôt existent toujours à la limite des villes du Tréport et d'Eu.
Le dépôt comporte deux voies de garage, une voie donnant sur l'atelier et un accès dans chaque sens de la ligne.
La centrale et sous-station (bâtiment sur la photo) y est attenante, ainsi que le bureau du directeur et le  logement de fonction (à l'extrême droite).
La centrale comprenait deux chaudières Babcock et Wilcox (timbrées à 8 Kg) et trois machines Corliss de 75 Cv entraînant chacune une dynamo de 62 KW plus une de 150 Cv avec une dynamo de 150 KW.
L'usine produisait le courant d'éclairage disposé sur les potences qui supportaient la ligne aérienne.

Le matériel roulant
Il se composait de quatre motrices et quatre baladeuses
Chaque motrice développait 50 Cv grâce à deux moteurs de 25 Cv entraînant chaque essieu. Compagnie Générale de Traction du groupe Empain à plate-formes d'extrémité ouvertes encadrant deux compartiments à banquettes longitudinales offrant une capacité de 44 places. Les baladeuses ouvertes étaient accessible par un marche-pied latéral. Leur capacité était de 40 places assises.
Des aménagements ultérieurs furent effectués (vestibulage des motrices, pose de rideaux sur les baladeuses) améliorant leur confort.
En 1904, une cinquième remorque, puis d'autres motrices
viennent étoffer le parc.

Motrice vestibulée et sa baladeuse ouverte pour le service d'été.

Eu

Le tracé dans la ville d'Eu.
Sur le territoire de la Ville d'Eu, la voie traversait la campagne en suivant la RN 15 avant d'atteindre le bourg.
En hiver, certainement au début de l'exploitation les arbres ne sont encore que de jeunes baliveaux.
La ligne suivait ensuite la RN 15 en accotement droite et longeait le mur du château en direction d'Eu.
La motrice au loin (en direction d'Eu) attend le croisement à l'évitement.
Gros plan sur l'aiguillage de l'évitement sur la chaussée.
Sur la RN 15 la voie d'évitement sur la chaussée. La motrice se dirigeant vers Eu attend le croisement de celle se dirigeant vers Le Tréport dont on distingue au fond l'église St Jacques.
Croisement des motrices sur la RN 15 entre Eu et le Tréport.
En accotement de la RN 15 au niveau de la courbe.
Route du Tréport. À gauche, la motrice est en direction d'Eu.
À droite vue vers Eu.
Le Vert Bocage. Ici la rampe était de 65 %o et la courbe de faible rayon.
Rue du Tréport et d'Alsace Lorraine.
Place de l'Hôtel de Ville.
Église St Laurent. Motrice se dirigeant vers Le Tréport.
Place Carnot et église St Laurent.
Noter l'évitement au milieu de la place. La voie s'inclinait vers la gauche, rue de l'Abbaye.
Rue de l'Abbaye, en direction de la chaussée de Picardie.
La voie était posée coté mur de la collégiale St Laurent et sa déclivité était de 53 %o.
La chaussée de Picardie, aujourd'hui rue Charles Morin. La voie est implantée sur la droite.
Au fond l'église St Laurent.

La gare et l'hôtel de la gare, terminus de la ligne avec son évitement en cas de remise en tête de la motrice accompagnée de sa remorque.

Le bâtiment de l'hôtel de la gare existent toujours bien qu'ils ne soient plus affectés à leur usage.

En conclusion
Comme beaucoup de tramways, en France au début du XXème S., celui de Eu—Mers—Le Tréport a disparu faute de voyageurs.
L'œil averti retrouve beaucoup d'endroits que nous font découvrir les cartes postales nombreuses qui permettent par regroupement de retrouver les anciens lieux.
Aujourd'hui, un car de la Compagnie L'Oiseau Bleu assure la liaison Eu - Mers - Le Tréport dans les deux sens avec 13 départs dans chaque sens, du lundi au samedi le billet coûte 2 €. 

 
Notes :
  • 1 Aujourd'hui Seine Maritime.
  • 2 Industrie du verre (chaux, sable, bois que l'on trouve en grande quantité dans la région).
  • 3 Beauvais et Abbeville.
  • 4 Dieppe.
  • 5 Seules, les lignes vers Abbeville et Beauvais sot desservies aujourd'hui par le rail. Celle vers Dieppe est reportés sur route. 
  • 6 Ault était déjà desservi par un tramway à vapeur à la gare de Feuquières-en-Vimeu.
  • 7 La Compagnie Générale de Traction (CGT) a été fondée le 7 janvier 1897 par le baron Édouard Louis Joseph Empain, avec un capital de 15 millions de francs. Elle fournit des équipements électriques pour les réseaux de tramways du groupe Empain et participe à leur exploitation
    Le siège est établi 24 boulevard des Capucins à Paris. Fondée pour 5 ans, elle disparaît en 1902.

Sources :

  • "Le temps des tramways" 5 - René Courant - Ed . du Cabri - 1982
  • Chemins de fer régionaux et urbains 1976-3 - FACS n°135 - Les Tw du Tréport - Jacques Chapuis
  • Ma visite sur les traces du tramway.

Sites :

  • Wikipédia

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